29.09.2026| Lecture de 5 minutes
L’alimentation, grande oubliée de la campagne

Pendant la pandémie, on nous parlait d’autonomie alimentaire. Il fallait soutenir nos producteurs, réduire notre dépendance aux importations et garder davantage de retombées économiques chez nous. Puis les tensions commerciales sont arrivées, avec leur nouvel appel à acheter local. Chaque fois que l’incertitude frappe, l’alimentation revient dans le discours politique. Mais presque toujours sous le même angle : celui de l’économie.
Et dans cette campagne électorale, même ce discours se fait discret.
Bien sûr, les chefs ont rencontré les producteurs agricoles à l’UPA. Ils ont parlé de protection des terres, de soutien aux fermes et de l’avenir de l’agriculture. Ces questions sont essentielles. Sans terres agricoles ni producteurs capables d’en vivre, le reste n’est qu’un vœu pieux. Mais il y a plus. Entre le champ et notre assiette, il y a toute une chaîne de transformation, de distribution, de restauration et de commerce. Il y a aussi des millions de Québécois qui mangent et doivent jongler chaque semaine avec leur budget d’épicerie.
L’alimentation touche plusieurs des grands enjeux dont les partis veulent débattre. Prenons l’occupation du territoire. Une entreprise alimentaire peut faire vivre une municipalité, créer des emplois dans plusieurs régions et donner une raison de plus à la relève d’y rester. Soutenir une filière locale, ce n’est pas seulement aider une ferme : c’est aussi permettre à des transformateurs, des distributeurs et des commerces de proximité de se développer partout au Québec.
Il y a ensuite la question de notre autonomie. Les dernières années nous ont rappelé à quel point les chaînes d’approvisionnement peuvent être fragiles. Produire davantage ici ne nous mettra pas à l’abri de toutes les crises. Mais être capables de cultiver, de transformer et de distribuer une plus grande part de ce que nous consommons nous donne une marge de manœuvre précieuse. C’est un enjeu stratégique qui mérite mieux qu’une campagne lors de la prochaine crise.
Pour y arriver, il faut créer des débouchés durables. Les écoles, les hôpitaux et les autres institutions publiques pourraient jouer un rôle beaucoup plus important dans l’achat d’aliments québécois (bien que beaucoup de chemin ait déjà été fait). Une demande plus stable aiderait les entreprises à planifier leur production et à atteindre les volumes nécessaires pour être plus concurrentielles. Ajoutons à cela une meilleure mise en valeur des produits locaux en magasin. Les consommateurs auraient alors davantage de choix, plus souvent, à des prix plus accessibles. Acheter local ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des citoyens… encore faut-il leur en donner les moyens.
On peut aussi parler d’environnement. Un aliment d’ici n’a pas automatiquement une empreinte plus faible parce qu’il voyage moins loin. La façon dont il est produit, emballé et transporté compte aussi. Mais des filières de proximité bien conçues peuvent réduire certains déplacements, limiter les pertes et nous permettre de mieux comprendre les effets de nos choix.
L’alimentation devrait aussi retrouver sa place à l’école. En développant les connaissances alimentaires et les compétences culinaires des jeunes, on leur donnerait les moyens de faire des choix éclairés et de cuisiner davantage à partir d’aliments de base souvent plus abordables. À long terme, c’est une façon concrète de favoriser de meilleures habitudes alimentaires et de contribuer à une population en meilleure santé, tout en réduisant la pression sur notre système de santé.
Surtout, l’alimentation est une affaire de culture, d’identité. Dans une campagne où l’on parle de l’avenir du Québec, de son identité et de sa place au Canada, cette dimension semble étrangement absente. Nos traditions, nos produits et nos savoir-faire racontent qui nous sommes. Ils évoluent avec nous, au contact des gens qui arrivent ici et enrichissent notre table. L’alimentation est une culture vivante, présente tous les jours dans nos maisons, nos quartiers et nos régions. C’est qui nous sommes. Le regretté Anthony Bourdain, chef et animateur télé disait : « La nourriture raconte tout ce que nous sommes. Elle prolonge notre sentiment d’appartenance à une nation, à une communauté, à une province, à une région. [...] Depuis toujours, elle est indissociable de notre identité. »
Pour les citoyens, acheter un produit d’ici peut aussi être une façon très concrète d’exprimer leur attachement au Québec. Une étude récente de NielsenIQ montre non seulement l’importance accordée à l’achat local par les Québécois, mais aussi la fierté qui y est associée.
Alors, au-delà de la traditionnelle bouchée de poutine devant les caméras, pourquoi l’alimentation occupe-t-elle si peu de place dans la campagne et sa couverture quotidienne? Ce n’est pas un sujet secondaire. Elle relie notre économie à notre santé, nos régions à nos villes et notre quotidien à notre identité. Si cette campagne porte vraiment sur l’avenir du Québec, elle doit aussi porter sur ce qu’il y a, et ce qu’il y aura, dans nos assiettes.
Note : Un article référant à cette lettre ouverte a été publié dans l'édition du 29 septembre 2026 du Journal de Montréal sous la plume de Julien McEvoy. Cet article est représenté en image de couverture.