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06.11.2025| Lecture de 6 minutes

BENEFIQ 2025: innovation sous le signe de la résilience

Guillaume 1Guillaume Mathieu

Dans les deux derniers jours, le Terminal de croisières du Port de Québec vibrait au son des échanges sur l’alimentation santé dans le cadre de BENEFIQ, le rendez-vous international sur les ingrédients et aliments santé. Gens de la recherche, de l’industrie, de la santé publique et du monde de l’innovation provenant de 16 pays étaient réunis pour cette 7e édition qui marque simultanément les 15 ans de l’événement et les 25 ans de son organisateur, l’INAF de l’Université Laval.

Nous y avons été invités pour présenter un brief d’expert sur les mangeurs québécois… mais surtout pour voir comment la recherche et l’industrie peuvent collaborer pour stimuler l’innovation afin de tendre vers une alimentation plus durable.

Voici un bref résumé de trois conférences/panels auxquels nous avons assistés.

L’importance d’innover… même en période d’instabilité

Le panel d’ouverture, animé par André Michaud d’Agro Québec et réunissant plusieurs figures influentes du milieu alimentaire, a donné le ton à ce congrès. « Une innovation doit répondre à un besoin. On mesure son succès par son succès commercial », a lancé d’entrée de jeu Sylvie Cloutier du CTAQ. Selon les experts réunis, les périodes d’instabilité — comme celle que l’on traverse depuis la pandémie — sont particulièrement propices à l’innovation. « Ça prend souvent une crise pour innover », a renchéri Charles Gauvin de la FAC. Mais il nuance : « En ce moment, l’instabilité géopolitique amène une forme de paralysie. Tout le monde attend un peu plus de stabilité. »

Panel

Un constat qui se comprend : le marché américain demeure le principal débouché pour les exportations québécoises, et de nombreuses entreprises dépendent encore d’intrants et de partenaires situés au sud de la frontière. Aujourd’hui, plusieurs cherchent à diversifier leurs marchés — au Canada comme à l’international — et à multiplier les collaborations afin de maintenir leur capacité d’innover. Faute de quoi, la reprise risque d’être encore plus ardue lorsque la stabilité reviendra.

Le retard en productivité, la pression sur les marges, les changements climatiques et les enjeux de main-d’œuvre sont autant de crises latentes pouvant agir comme catalyseurs d’innovation. Mais une chose est claire : la collaboration demeure essentielle.

Charles Gauvin a d’ailleurs annoncé que la FAC investira 2 milliards de dollars sur cinq ans dans des projets d’innovation, invitant investisseurs et organismes à emboîter le pas. De son côté, Renée Michaud de l’INAF a rappelé le rôle déterminant de la recherche comme moteur d’innovation.

Malgré la présence des bons acteurs dans l’écosystème, tous s’accordent à dire qu’il manque une vision décloisonnée pour exploiter pleinement le potentiel du marché. « Les leviers économiques, environnementaux, sociétaux et de la santé doivent s’activer tous en même temps [pour stimuler l’innovation en alimentation durable] », a conclu Renée Michaud.

Pour un système alimentaire plus résilient

Evan Fraser, directeur de l’Arrell Food Institute, a ouvert sa conférence avec une anecdote personnelle : celle de ses étés passés à aider son grand-père dans ses champs de fraises. Très tôt, il a compris à quel point l’agriculture était un métier exigeant, soumis à une multitude de facteurs — climatiques, économiques, technologiques — sur lesquels les producteurs ont peu de contrôle. Cette prise de conscience l’a mené à choisir une autre voie : devenir professeur, afin de contribuer autrement, et plus largement, à l’évolution du système alimentaire.

Evan Fraser


Son message est clair : notre système alimentaire doit devenir plus résilient, surtout dans un contexte de crises multiples — conflits géopolitiques, changements climatiques, inflation, perturbations logistiques, etc. Selon lui, cette résilience repose sur trois dimensions clés :

  1. La robustesse — la capacité du système à nous nourrir chaque jour, sans interruption. L’innovation joue ici un rôle essentiel pour maintenir les chaînes d’approvisionnement, peu importe les circonstances.
  2. Le rétablissement — la faculté de rebondir rapidement après une crise.
  3. La réinvention — la capacité à se transformer lorsque le système antérieur n’était pas adéquat.

C’est cette troisième dimension, celle de la réinvention, qui retient particulièrement notre attention. Pour Fraser, elle exige un changement de perception global — non seulement dans notre manière de produire et consommer, mais aussi dans notre perception de la nutrition, de la protection de l’environnement, de la réduction du gaspillage et de l’équité alimentaire.

On se rappelle qu’aujourd’hui, des pratiques agricoles nocives, comme la déforestation, persistent; que plus du tiers des aliments produits dans le monde sont gaspillés; et que jamais l’humanité n’a compté autant de personnes obèses… tandis que d’autres peinent à se nourrir.

Pour illustrer son propos, il a présenté un graphique comparant, selon une étude de l’Université Harvard, ce que nous devrions manger à ce que nous produisons réellement sur la planète. Le constat est frappant. Le système actuel produit des aliments - qui consomment des ressources et affectent l’environnement - dont nous n’avons pas besoin. D’où l’importance de changer certaines perceptions si on souhaite un système plus résilient.

Graphique

À quoi s’attendre dans les prochaines années

Qui d’autres que le Dr Sylvain Charlebois, professeur et directeur du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie et professeur invité à l’Université McGill, pour parler de l’avenir du secteur bioalimentaire à l’horizon de 5, 10, voire 15 ans?

Sylvain Charlebois

« Le secteur alimentaire demeure très traditionnel. Plusieurs pratiques freinent encore son évolution. Mais aujourd’hui, les opportunités n’ont jamais été aussi nombreuses. On sent qu’un vent de changement souffle sur l’industrie », a lancé Dr Charlebois d’entrée de jeu.

Parmi les grandes tendances à surveiller, il insiste sur la nécessité de bâtir un système alimentaire plus résilient face aux changements climatiques. L’hyperlocalisation, rendue possible par les fermes urbaines, et la montée en puissance des protéines alternatives - qui figurent selon lui parmi les solutions d’avenir - y contriburont assurément.

L’étiquetage a aussi occupé une place centrale dans son propos. En lien avec les préoccupations environnementales croissantes, l’étiquetage environnemental (empreinte carbone, économie d’eau, etc.) deviendra bientôt aussi courant que le tableau de valeur nutritionnelle, permettant aux consommateurs de faire des choix plus éclairés. La marque Oatly a d’ailleurs commencé à indiquer l’empreinte carbone sur certains emballages aux États-Unis. Parallèlement, les étiquettes seront simplifiées, offrant davantage de transparence et facilitant la lecture pour un consommateur que Dr Charlebois qualifie de plus rationnel et nuancé qu’aujourd’hui.

Autre enjeu d’envergure : la dépopulation. Plusieurs pays connaissent déjà une baisse démographique, et cette tendance ira en s’accentuant — le Canada compris. Si ce phénomène peut inquiéter des entreprises habituées à miser sur la croissance des volumes, Charlebois y voit plutôt une occasion de repenser la valeur : miser sur des produits de meilleure qualité, générant davantage de marge et de sens. « Il faut apprendre à gérer stratégiquement cette décroissance pour adapter l’ensemble de la chaîne alimentaire », a-t-il souligné.

Enfin, le chercheur évoque la nutrition personnalisée, portée par l’intelligence artificielle et les médicaments de type GLP-1 (comme l’Ozempic), qui pourraient bouleverser l’industrie. Moins d’achats impulsifs, des choix alimentaires plus ciblés : le consommateur de demain sera encore une fois plus rationnel, plus informé, et plus sélectif.

Une chose est sûre : le marché alimentaire continuera d’évoluer et nous surprendre!

Quand la recherche et l’industrie se rencontrent, c’est toute la chaîne alimentaire qui avance. Ces échanges nourrissent autant les idées que les relations humaines, et c’est souvent dans les discussions informelles que naissent les plus grandes innovations. Sous le regard apaisant du Saint-Laurent, cette édition en aura inspiré plus d’un.

Rendez-vous dans deux ans pour poursuivre la conversation à la 8ᵉ édition!